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Extrait du chapitre 1

Et si en fin de compte Michaël était mon meilleur ami ? La question mérite d’être posée. Depuis la fin des années quatre-vingt j’ai dû le croiser deux fois dans ma vie mais je l’ai au téléphone six fois par jour, toute la semaine, toute l’année, même les jours fériés.

— Allô ?

— Allô !

— Comment ça va ?

— Comme un lundi.

— Mais on est jeudi.

— Et toi ça va ?

— Comme un jeudi.

— Hé hé hé !

— Hé hé hé !

 

Une relation unique dans l’histoire de l’humanité. Alors vous allez me dire : « Moi aussi mon pote qui habite à Lille je l’appelle tous les jours. » Aucun rapport. Car ton pote, tu vas le revoir dans quinze jours, vous allez vous faire un check dans le hall de la Gare du Nord et vous poser le soir même autour d’une Leffe avec des vraies conversations sujet-verbe-complément. Ma mère aussi était une accro du téléphone, discutant facilement une heure chaque matin avec son amie Jojo. Mais c’était pour mieux se voir dans l’après-midi, une sorte de pré-conversation neurasthénique avant de se lamenter de visu autour d’un cake. Alors qu’avec Michaël, pas d’accolades, pas de resto chinois… Une relation purement téléphonique. Pour dire les choses crûment : Michaël et moi on ne se voit jamais. Et si je ne l’avais pas connu avant, je ne connaîtrais même pas son visage. Car vu nos profils psychiques nous avons vite compris qu’en dehors du mobile nous serions incapables d’entretenir une vraie relation bilatérale.

Les relations humaines sont polluées par tout un tas de codes et contraintes. Se faire la bise, se serrer la main, et nous voilà déjà dans le faux naturalisme qui gâche tout. Avec mes vrais amis - Michaël n’est pas un faux ami mais ce n’est pas un ami de la vraie vie - le smartphone est un outil pour se tenir au courant les uns des autres, se donner rendez-vous, se souhaiter bonne année, se dire “je t’aime”. Une source inépuisable de contraintes et lieux communs. Avec Michaël le smartphone est un espace de liberté hors système qui se meut par la seule force de nos pulsions. Des décennies de coups de fil qui nous ont permis de fuir en toute impunité les pathologies du quotidien.

PIXIE LIT L'EXTRAIT
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